Dans certaines familles, certains schémas de comportement se répètent sans qu’on puisse vraiment en saisir la raison, d’une génération à l’autre. Certaines fidélités cachées pèsent dans les choix et les parcours de vie, dépassant largement la simple reproduction consciente.Professionnels de la santé mentale, thérapeutes ou travailleurs sociaux constatent combien des traumatismes, des secrets ou des valeurs peuvent se transmettre d’un parent à l’autre, marquant famille et descendants. Comprendre ces dynamiques permet bien souvent de tracer de nouveaux chemins, d’apaiser l’histoire familiale et de s’émanciper des automatismes imposés.
Comprendre la transmission intergénérationnelle et transgénérationnelle : origines et définitions essentielles
Deux notions s’emparent vite du sujet lorsque l’on aborde la sociologie clinique : la transmission intergénérationnelle et la transmission transgénérationnelle. Même si elles semblent proches, chacune suit sa voie. L’intergénérationnel se concentre sur le passage direct, d’une génération à la suivante, souvent entre parents et enfants : histoires racontées lors des repas, habitudes répétées, traditions familiales héritées sans questionnement. Ce circuit-là fonde la mémoire familiale, tisse le quotidien de souvenirs, de codes, de gestes appris tout petits.
À l’inverse, la transmission transgénérationnelle chemine en profondeur, filant d’un ancêtre à un autre, parfois sans bruit, traversant les décennies. Un secret, une blessure, un épisode douloureux s’introduit dans l’inconscient familial, influençant l’existence de membres qui n’en connaissent même pas l’origine. Anne Ancelin Schützenberger a largement montré comment cette mémoire transgénérationnelle tisse son fil bien après la disparition de celles et ceux qui l’ont connue de près. Par ce prisme caché, l’histoire familiale s’invite dans les choix, freine certains élans ou pèse sur des décisions sans que l’on mesure d’où vient ce frein.
| Intergénérationnel | Transgénérationnel |
|---|---|
| Relation directe entre générations successives | Transmission sur plusieurs générations, souvent inconsciente |
| Valeurs, codes, récits explicites | Secrets, traumatismes, non-dits |
Pour mieux saisir les contours de ces deux axes, explorer son propre arbre généalogique ou se pencher sur les outils qui travaillent la mémoire transgénérationnelle apporte souvent des réponses. Les histoires, les évènements marquants ou les silences répétés prennent une toute autre dimension quand on remonte le fil des générations.
En quoi ces mécanismes influencent-ils la dynamique familiale et le vécu individuel ?
Ces transmissions ne se résument jamais à quelques anecdotes glissées lors d’un repas. À chaque nouveau contact familial, une parcelle de valeurs, d’attentes, de tabous ou d’idées circule de façon visible ou diffuse. Entre repères éducatifs et codes transmis en silence, chaque famille façonne, à travers ses transmissions, la trajectoire de ses membres.
L’intergénérationnel se repère dans la relation vivante entre parents et enfants : façons de faire le repas, représentations sur l’école, règles du quotidien. Le transgénérationnel, lui, s’inscrit dans la durée, invisible, porté par des évènements anciens, des secrets tus, des traumatismes ignorés qui finissent par fragiliser certains descendents sans que la cause soit évidente. Y prêter attention, c’est prendre la mesure de l’ampleur de ces héritages, parfois pour s’en détacher.
Ces différents visages de la transmission prennent forme dans les situations suivantes :
- Des comportements actuels, parfois incompréhensibles, plongent leurs racines dans une histoire ancienne, transmise bien avant la naissance des personnes concernées.
- Les croyances, les valeurs, se propagent d’une génération à la suivante, continuant parfois à structurer la famille même quand leur origine s’est effacée.
- Tous les membres ne suivent pas les mêmes héritages : certains les perpétuent, d’autres les interrogent ou les remettent en cause, selon leur parcours personnel et le contexte ambiant.
À rebours du mythe de la famille totalement unie et immobile, ce sont ces passages, ces évolutions et remises en cause qui font vivre la cellule familiale. Trouver sa place implique souvent d’oser interroger, voire de bousculer ou d’abandonner certains héritages. Et sur le plan individuel, la présence de ces transmissions se manifeste, tantôt comme ressource, tantôt comme source de dilemmes ou de mal-être.
La transmission des traumatismes et loyautés familiales : constats et enjeux psychologiques
La transmission transgénérationnelle des traumatismes occupe aujourd’hui une place de plus en plus marquée dans la clinique et la recherche en sciences sociales. Abus dissimulés, décès brutaux, migration forcée, maladies qui marquent une lignée : ces évènements continuent, parfois, à se rappeler à la mémoire familiale des décennies après qu’ils se sont produits. Anne Ancelin Schützenberger a aussi mis en avant ce qu’elle nommait le “syndrome d’anniversaire”, c’est-à-dire la réminiscence ponctuelle de certaines dates qui semblent raviver des blessures enfouies, année après année, de façon troublante.
Dans ce sillage, la notion de loyauté familiale invisible décrit des attitudes de réparation ou des fidélités secrètes à l’égard d’ancêtres oubliés. Bien souvent, on reproduit ou on répare un schéma sans même connaître son origine. Cela pèse sur les choix sentimentaux, la vie professionnelle ou la façon d’affronter des moments difficiles. Les travaux sur l’analyse transgénérationnelle confirment l’intérêt de mettre au jour ces fidélités pour permettre à chacun d’agir selon son désir propre, et non sous la contrainte d’un passé muet.
Cette réflexion donne lieu à des constats concrets :
- La mémoire familiale n’existe pas seulement dans le langage : elle habite le corps, traverse les émotions, s’imprime dans les attitudes quotidiennes.
- L’épigénétique suggère que des traces de stress ou de traumatismes pourraient se transmettre biologiquement d’une génération à l’autre, ce qui alimente le débat scientifique.
- Les méthodes comme le génosociogramme, issues notamment de la sociologie clinique, aident à rendre ces héritages plus visibles, à les mettre en mots et à initier un dialogue nécessaire.
Ces avancées invitent à revisiter l’histoire familiale autrement : s’y confronter permet parfois de comprendre ce qui coince dans la vie actuelle. La loyauté familiale, loin de n’être qu’un poids ou une fatalité, devient alors un levier de transformation et de soutien, selon la posture adoptée.
Des pistes concrètes pour se libérer des héritages familiaux pesants
Les théories transgénérationnelles s’incarnent dans des pratiques précises. La psychogénéalogie et l’analyse transgénérationnelle fournissent des outils pour débusquer ce qui demeure enfoui : génogramme, génosociogramme, arbre dessiné qui schématise liens, alliances, ruptures et répétitions. Utiliser une cartographie familiale inspirée des approches d’Anne Ancelin Schützenberger permet aussi d’isoler dates, événements marquants, silences têtus ou fidélités indéchiffrables.
Ce travail ne se fait pas seul. La thérapie transgénérationnelle, psychanalytique ou issue de la sociologie clinique, encourage chacun à examiner sa place dans le tissu familial. Exprimer les non-dits, revisiter les deuils “ratés” ou les traumatismes transmis nécessite souvent un accompagnement bienveillant. D’autres pratiques collectives, comme les constellations familiales, apportent un espace où les dynamiques cachées de la famille peuvent émerger et être discutées à plusieurs.
Voici quelques leviers actionnables pour avancer dans ce cheminement :
- Favoriser les échanges ouverts entre les générations : quand la parole circule, les transmissions inconscientes perdent en puissance.
- Écrire, créer, inventer des formes artistiques : ces modes d’expression favorisent la transformation de la mémoire familiale et, parfois, la réparation symbolique de ce qui a été tu.
Reconnaître la force de ces transmissions ouvre la possibilité d’inventer sa propre trajectoire. Les praticiens insistent sur ce point : il n’est pas question de rechercher un responsable, mais bien de permettre à chacun de comprendre et d’imaginer un futur affranchi des chaînes invisibles d’un passé non digéré. Partout aujourd’hui, et notamment à Paris, la diversité des approches thérapeutiques offre les moyens d’explorer ces filiations en profondeur et de (re)construire son histoire.
L’histoire familiale se transmet, elle s’imprime, elle s’efface, parfois elle s’invente. Reste à chaque génération le choix de l’accueillir, de la transformer, ou d’en faire un nouveau point de départ : qu’allons-nous transmettre, à notre tour ?


